Vincent Baudoux, Spirou, le mal aimé

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06.10.2012

Rares sont les héros de bande dessinée qui, comme Spirou, ont engendré autant de papas. Certes, on sait que derrière la machine industrielle de Walt Disney se cachent nombre de dessinateurs plus ou moins anonymes, et que plus près de chez nous, Hergé, débordé, a fondé ses Studios afin de déléguer les tâches de moindre importance à de plus petites mains. Tout autre semble être le cas de Spirou. Si la paternité biologique revient sans conteste à Rob-Vel, dès ses premières années ils sont plusieurs à se refiler le bébé, Davine (sa femme), Luc Lafnet (un ami proche), Jijé. Si la notoriété de Spirou lui vient de Franquin, qui lui-même a repris le crayon de Jijé, ils seront ensuite une quinzaine à s’en occuper comme autant de pères dévoués, mais provisoires. Mis à part Jijé, Jean-Claude Fournier, Yves Chaland, Frank Le Gall, Emile Bravo, il est intéressant de remarquer que l’on a à faire à des couples mâles (Nic et Cauvin, Tome et Janry, Morvan et Munera, Yoann et Vehlmann, Tarrin et Yann).

Quant à Franquin, il n’a jamais fait de mystère, on sait combien l’aide d’amis scénaristes lui a été précieuse afin de maintenir en vie son gosse adopté qui par ailleurs l’ennuyait. Comment se fait-il que ce gamin ait été si difficile à élever, à animer, à aimer, usant et consommant les tuteurs paternels aussi rapidement qu’il change de chemise ou de costume ? Tout se passe en 1943, quand Spirou a cinq ans. Mobilisé, incapable de veiller sur son enfant, Rob-Vel vend sa création aux éditions Dupuis. L’éditeur achète donc un petit personnage comme on le voit dans les tableaux orientalisants du dix-neuvième siècle représentant un marché aux esclaves. Flairant la bonne affaire, Dupuis le prête. Afin d’en tirer du profit, bien entendu. Rien de répréhensible à cela, cette situation correspond parfaitement à notre Culture du légitime retour sur investissement. Or, c’est là que le bât blesse. Car même si un héros de BD fonctionne à l’air du temps et selon les modes – les exemples ne manquent pas – il reste que l’imaginaire collectif, garant de succès, se construit sur la durée d’un affect auquel on s’identifie.

Spirou, au contraire, s’adapte aux désirs et au bon vouloir, voire aux caprices de celui qui en dispose pour un temps. Ce ne sont pas DSK et Nafisatou Dialo qui nous contrediront. Avec les qualités de groom de Spirou, serviteur que l’on paie en échange de ses services, le ver n’était-il déjà pas dans le fruit ? L’habit faisant le moine, ses pères adoptifs successifs se sont employés à émanciper leur petit de la rigidité de son costume. Peu ou prou, l’armure se délite, au grand désarroi de Rob-Vel, son père biologique, d’ailleurs. Car il y a un problème : on sait que tout héros de Bande dessinée a besoin d’un signe de reconnaissance immédiat, les oreilles de Mickey, la houppette de Tintin par exemple. Comment résoudre ce problème pour Spirou, engoncé de la tête aux pieds dans son costume comme dans une armure ? La solution la plus rationnelle eût été de garder envers et par devers tout son chapeau caractéristique, ou sa rousse tignasse, puisque le signe de reconnaissance se loge le plus souvent vers le haut du personnage, sa tête. Conscients de la difficulté, les auteurs qui défilent testent chaque possible, par exemple Tome et Janry pratiquent la dérision en faisant porter ce costume encombrant par toute la famille, père, mère, etc. Plus près de nous, Schwartz et Yann ont tenté de remplacer le rouge par du vert-de-gris, tandis qu’Emile Bravo lui a prêté pour un temps la chemise et le pantalon de golf de Tintin. Après avoir tout essayé, ou presque, les dessinateurs dans leur ensemble arrivent à cette conclusion simple : le rouge suffit. Où qu’elle soit logée sur son corps, cheveux, veste, pantalon, chaussures, la couleur le définit. Le rouge, plus petit dénominateur commun du personnage depuis sa création. Mais, une couleur est-elle suffisante pour enraciner l’imaginaire collectif ? Peut-on aller plus loin ? Trouver autre chose ? La question reste ouverte, et, comme un défi, attend les propositions des prochains auteurs.