Vincent Baudoux, Spirou, le Journal d’un ingénu

Home / Vincent Baudoux, Spirou, le Journal d’un ingénu

08.10.2012

Spirou, le Journal d’un ingénu marque une rupture dans Les Aventures de Spirou et Fantasio. Car, mis à part la magnifique parenthèse humoristique Le Petit Spirou qui s’amuse de quelques tabous, les différents auteurs sollicités par les éditions Dupuis semblent toujours avoir poursuivi la direction du fantastique et de la science-fiction esquissée à l’époque par André Franquin. Rien de tout cela ici, le jeune Spirou est d’emblée un pauvre petit gars, pupille de la nation, orphelin, peu gâté. Spirou n’a d’autre ressource que lui-même.Il est seul, en charge de réussir ou rater sa vie, se construire, inventer des relations, des amitiés, des amours peut-être, afin de faire ce que l’on attend de chacun de nous : passer le relais à la génération suivante dans de bonnes conditions afin de lui donner toutes ses chances, et si possible, laisser un monde meilleur. Emile Bravo situe l’action juste avant la dernière-guerre mondiale, dans les années 1938-1939, preuve par l’incorporation de Fantasio dans l’armée belge, et le bruit de bottes permanent auquel personne n’a plus vraiment envie de croire puisque l’écho de la grande guerre de 1914-1918 est toujours bien présent… Fantasio, incorporé, aurait ainsi une vingtaine d’années et serait donc né vers 1920.

Spirou, plus jeune, serait-il né en 1924, à Bruxelles, lieu et année de la naissance d’André Franquin ? L’auteur prend là une première liberté avec la vérité historique, Spirou étant officiellement né en 1938 sous le pinceau de Rob-Vel. Mais Emile Bravo a raison, puisque Rob-Vel enfante un gamin qui, à l’époque, est déjà adolescent ! Dès avant de débuter, cette question d’être « en avance », ou « en retard », hante ce récit dont le timing serait « jamais au bon moment ». La vie sociale de Spirou commence avec son premier emploi, groom au Moustic hôtel, clin d’oeil à l’hebdomadaire Le Moustique où Spirou fera sa première apparition quelques années plus tard. Socialisé, il devient en porte-à-faux vis-à-vis de l’enfance, du groupe des gamins du quartier dont il assume le rôle de « grand frère », référence morale pas simple à assumer lorsque l’on entre dans la vie active et que désormais le temps vous est compté. Deux temps opposés se télescopent, car, déjà, sans le savoir, les conflits des gamins sont identiques à ceux des adultes, avec des points de vue aussi légitimes qu’opposés, et tout aussi insolubles – pour autant que l’envie existait de les résoudre, ce qui reste à prouver. Les meilleurs récits tressent ensemble plusieurs niveaux qui interfèrent. Ici, Emile Bravo rend compte de l’inextricable mélange en une seule histoire du travail, de la détente, de l’affect, de la politique, des sentiments privés quand ils se mélangent aux grandes questions collectives, voire les conflits du monde sur lesquels l’individu n’a pas de prise, mais qui le menacent dans le quotidien de sa chair. Si Spirou saute de l’orbite de l’enfance à celle de son travail, il y retrouve rapidement les mêmes problèmes, à ceci près qu’il est immédiatement dépassé par leur ampleur. Groom, porteur de valises, valet, son rôle est d’être disponible instantanément lorsque l’on requiert ses services, car un contrat est un contrat, et l’on ne peut se soustraire pour quelle que raison que ce soit aux engagements pour lesquels on est payé. Spirou, ingénu sur bien des plans, ignore tout des questions de la politique internationale de son temps, alors qu’il fréquente de près quelques acteurs majeurs. Il se contente de leur servir des boissons.

Spirou, ingénu, n’a aucune idée de la complexité des tensions entre les peuples, des rapports de force qui créent les guerres, et n’a pas la moindre idée de ce qui se passe en coulisse, alors que sous ses yeux l’espionnage grenouille. Le groom, larbin, n’a aucune conscience historique. A ses yeux le social se résume au seul rapport de force vis-à-vis des ses supérieurs. La même incompétence – disons-le ainsi – anime la vie sentimentale du jeune ingénu. Elle est délurée, il est timide. Sa collègue soubrette joue avec son coeur, sans qu’il s’en rende compte, sans se douter que la manipulatrice est elle-même manipulée. Du plan strictement privé on passe en un mot, une action, à la géopolitique mondiale. Il faut attendre la fin du récit avant que Spirou apprenne le nom de son aimée et la véritable raison de sa présence au Moustic Hôtel. Il est hélas trop tard, Kassandra est déjà morte alors que le gamin en est à échafauder l’un ou l’autre vague projet sentimental. Quelle doit être sa déception d’apprendre que leur longue balade romantique au bois de la Cambre et la partie de barque au Châlet Robinson étaient un leurre, avec pour seul but que lui tirer les vers du nez ! Spirou quitte rarement son costume rouge, il l’abandonne pour ce qui devrait être « le plus beau jour de sa vie », les quelques heures en compagnie de la jolie soubrette. Spirou enfile la belle chemise jaune offerte par Fantasio. Et ne remarque pas que, associée au pantalon de golf brun, il ressemble désormais à Tintin. Même la célèbre houppette s’y invite ! Que faut-il penser de l’apparition de Tintin dans la série Spirou sinon la justification d’un crédo politique, Tintin étant évoqué pour ses attitudes « fascistes » ou « héros de la bourgeoisie » ? Et si la maigre bibliothèque de Spirou accueille une des aventures de Tintin et Milou, ce sera Tintin au pays des Soviets.

Tintin, qui est à ce moment embarqué sur L’Ile noire, et dans l’affaire du Sceptre d’Ottokar. Au passage, il faut signaler le clin d’oeil à la fameuse case du marché aux puces qui ne sera dessinée par Hergé qu’en 1943. Spirou-Tintin y achète un atlas géographique et revend le pantalon de golf qui le faisait ressembler au petit reporter. Là, moins naïf, un peu instruit, il pourrait commencer à devenir lui-même. Autre clin d’oeil, le petit Maurice du début du récit qui est une caricature de l’ami De Bevere, mieux connu sous son nom d’auteur, Mooris. Fantasio, qui n’est pas encore l’ami de Spirou, a le don de rater tout ce qu’il entreprend, par excès d’enthousiasme, par débordement. Vrai que pour un paparazzi il manque singulièrement de finesse et de discrétion, d’intelligence surtout. Pour peu, on dirait qu’il est le responsable de l’échec des négociations de paix, et donc responsable à lui seul de la guerre mondiale qui va suivre ! Toujours dans l’instant, incapable de tirer les leçons du passé, incapable de prévoir la portée de ses actes, il serait prêt à faire sauter la planète pour un scoop. Il n’y a qu’une chose qui semble marcher sans vicissitude dans ce récit, l’histoire d’amour entre le couple improbable de la belle et de la bête. Madame Delastre (!) est fine, mondaine, star de la mode, pétrie de bonnes manières ; il est Le Tonnerre de Constantine, champion de boxe qui ne fait aucun mystère de sa virilité pressante. Leur réussite serait-elle due au fait qu’ils se fichent de tout, sinon de s’aimer, s’accoupler comme des bêtes ? L’animalité sexuelle, seuls moments de tendresse, oasis de paix au sein du monde agressant et angoissant de la civilisation ? Ces tourtereaux tellement dissemblables semblent les seuls à comprendre que la vie n’est pas qu’une suite de rapports de forces – au pire mortels – entre individus, entre groupes, entre nations. Ils répondent aux flux de haine par les flux d’orgasmes et de sperme. Ce récit, Le journal d’un ingénu, serait celui des interrogations. Qui est qui ? Qui joue quel rôle ? Qui n’est pas ce qu’il ou elle semble être ? Qui est agent secret ? Pour quelle cause ? Où est la vérité, où est le mensonge ? Spirou, le journal d’un ingénu se veut une rupture par rapport à ce qui le précède, et choisit de raconter un Spirou qui n’aurait pas encore de passé, Spirou avant Spirou.