Vincent Baudoux, Le groom vert-de-gris

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07.10.2012

Une attention spéciale doit être portée au récent Le Groom vert-de-gris de Schwartz et Yann, car plusieurs constantes relevées dans l’ensemble des Aventures de Spirou depuis ses débuts y sont systématiquement prises à contre-pied, ses paternités plurielles, sa qualité de groom, son habit. Spirou évoque sa mère – qu’il a toujours ignoré – et se raconte orphelin alors que l’on sait la noria de pères adoptifs qui ont pris soin de lui. Sa fonction de groom fait de Spirou un serviteur docile, que l’on paie en échange de ses services. Ici, au contraire, Spirou résiste à l’ennemi, activement, et cache son jeu quoi qu’il lui en coûte, abordant de front les thèmes de la collaboration (une planche entière est consacrée à l’attitude polémique de Hergé sous l’occupation nazie), du marché noir, comment survivre en temps de guerre, trouver de la nourriture, fréquenter l’ennemi, résister et agir sans se compromettre, cirer les bottes sans s’avilir ? Enfin, Spirou troque le rouge vif de son costume contre une livrée vert-de-gris, terne couleur de l’uniforme militaire allemand lors de la seconde guerre mondiale. Même s’il reste roux, et porte parfois une écharpe rouge, le contraste est optimal. Mais, l’imaginaire collectif peut-il s’enraciner seulement dans une couleur ? Se séparer du rouge semble une gageure, en effet, le dessin de couverture de l’album montre un Spirou vert-de-gris fort opportunément accroché au drapeau nazi, rouge. La guerre terminée, Spirou n’a rien de plus urgent que troquer son costume vert-de-gris contre son ancien et fier et classique costume rouge, déclarant « Je ne serai plus jamais le larbin de personne ». Comme Spip, on aurait aimé oser le croire, et espérer que l’avenir lui donne raison. Tout original et grave qu’il soit, ce récit est aussi une série de clins d’œils destinés à faire se délecter les anciens, voire les premiers lecteurs de la série. Ainsi, au détour d’une case, à la Libération, on aperçoit une statue érigée en l’honneur d’André Franquin dans la force de l’âge alors qu’il n’a que vingt ans à ce moment, et n’a pas encore dessiné le moindre Spirou, encore moins conçu le marsupilami qui l’accompagne pourtant à cet hommage. C’est dire que ce récit qui se veut ancré dans un moment précis de l’Histoire n’hésite à aucun moment à prendre toute liberté vis-à-vis de la vérité historique, à mélanger l’instant à ce qui viendra après et ce qui venait avant (sur le tank, en 1945, il est écrit « Obama » !). Ainsi, cette case du marché aux puces en réfère à celle dessinée par Hergé dans Le Secret de la Licorne en 1942, on y voit Hergé, en compagnie de Jacobs, en train de dessiner tandis qu’Aristide Filoselle lui fait les poches, allusion à un autre épisode du même récit. Il n’est pas nécessaire d’avoir la moindre culture de la bande dessinée pour apprécier cette image, car elle s’inscrit parfaitement dans la déroulement narratif. Mais, tant qu’à faire, autant la gorger de détails en autant de clins d’oeil. Et, il en va ainsi du début à la fin du récit, moult références à la bande dessinée ancienne ou actuelle s’y trouvent (ainsi le pilote l’Anglais Rod Nickwell), qu’elles soient personnages (Tintin et Milou et quelques personnages d’Hergé, Lambic et ses amis, Tif et Tondu, Blondin et Cirage, Buck Dany…), ou détails perdus au fond du décor (rues Robert Velter, Davine, Joseph Gillain, impasse Munuera, le concierge Fournier, les biscuits nantais Yoann et Vehlman, J. Henri – Janry -, le scotch Loch Lomond, une enseigne au nom de Rosy, une affiche de théâtre dédiée à Roba, Jean Doisy, Raymond Leblanc, etc., le petit Maurice qui est une caricature de l’ami De Bevere, mieux connu sous son nom d’auteur : Mooris). La liste est longue. On lit donc cette histoire à plusieurs niveaux, un de ceux-ci étant la recherche de ces petits cailloux référentiels que les auteurs ont discrètement disséminés sur la route du lecteur. Un des autres plaisirs de la lecture du Groom vert-de-gris réside en l’intrusion en cet épisode de personnages, de lieux, de situations des premiers Spirou dessinés par Franquin, créant ainsi un pont naturel entre les histoires anciennes et celle que l’on a sous les yeux. Ici encore, dresser la nomenclature n’est jamais certain d’être achevé. Notons, pour l’exemple, le Moustic hôtel, référence à l’hebdomadaire Le Moustique où Spirou fera sa première apparition ; Poildur, et son rat Mieckeijske (petit Mickey en bruxellois), moins lâches et univoques que dans l’histoire racontée par Franquin ; Glu-Glu, la zazou, dont le nom francisé évoque celui de Seccotine ; Radar le robot et son maître, le professeur Samovar, résistant, dont les qualités de savant ne peuvent être mises en doute puisqu’il jure d’un « nom d’un boson de Higgs » prémonitoire avant qu’il devienne aussi fou que paranoïaque. Le château délabré de Chahutemont existe longtemps avant que Franquin en révèle l’existence, tout comme le lieu-dit de Grassebique, et le village de Poussigny. L’histoire fourmille de vocabulaire que seuls les Bruxellois peuvent comprendre, et que l’on trouvait déjà – parfois – chez Hergé, « chocottes », « delata jactaest » comme latin de Bruxelles, « snotneus », « dikkeneus », « smeirlap ou smeerlap », « stoemp », « brol », « choesels », « platzak », « il était krot de toute façon », « Bossemans et Coppenole », « caricoles », « Gotfermilliard ou Godvermilliard », « gotfermdoume », « zievereer », « saute plutôt dessus ton clou, fiske, et ramène de quoi knabbeler », « Krompyrknabbeleers », « fourt », « snul », « Kastar », « y fait aussi noir que dans le zwarte zak d’un pei du Congo », etc. Avec une erreur tout de même (mais peut-être est-elle volontaire, pour faire sourire les initiés), un bollewinkel n’est pas une confiserie typique, mais un « magasin de boules » – de bonbons. De même, si le Herve rouge est bien un fromage belge de la région de Liège, on ne peut pas dire qu’il soit redoutable, pas davantage au petit déjeuner que le Maroille des Ch’tis. Quelques jeux de mots cachés ponctuent le récit, comme le nom des villages de Geuzelambeek et Zwanzebeek, et d’autres sont des trouvailles dignes de San Antonio, comme « être transformé en cornet de Fritz », parler de « hot-boche » lorsque les nazis se font griller, la délicieuse « Sur le front russe, les orgues de Staline, les chars T-34, la vodka et les balalaïkas font des ravages », « cette forte tête fait de son nez en se faisant tirer les oreilles », « il a l’air aussi gai qu’une betterave par temps de pluie », « ça tremble ferme ». Et puis, ça et là quelques calembours et contrepèteries comme « sottes à birer », « un kilotrouille plus tard », « Moi, vous bosner ? Mais non ! Tas du pou », « J’ai bout touffé mon bacol de rahengs ». Gardons pour la fin les réinventions linguistiques d’IBM, devenant « Innovation Bureautique Moderne », ou « Imbécillité Bien Manigancée » ce qui rappelle Le Prisonnier du Bouddha avec le « Générateur Atomique Gamma ou GAG, dont les possibilités sont propres à bouleverser certains postulats scientifiques ». Ceci pour dire que cette nouvelle aventure de Spirou, « ce groom extrêmement résistant » est autant à regarder qu’à lire, simultanément, et qu’il trouve là l’essence des meilleures bandes dessinées. Comme en chimie, tous les bons scénarios du monde s’écrivent à partir de quelques éléments simples, et seules les doses réciproques varient dans les relations entre pouvoir, secret, sexe, argent. Car le sexe est présent lui aussi dans Le Groom vert-de-gris. Dès le début, on comprend que Ursula Chikengrüber, « une souris grise qui a du chien » est des plus entreprenantes vis-à-vis des jeunes mâles qui croisent son chemin, et réussira au moins une fois à s’offrir Fantasio. La fin du récit la montre d’ailleurs en train de se battre avec Glu-Glu afin de se disputer le lit du meilleur ami de Spirou. Evocation du sexe encore quand Glu-GLu, la délurée, n’a de cesse de se faire emmener au plus vite dans la chambre de son Fantachou chéri. Glu-Glu, par ailleurs, fait références aux Zazous, mouvement parisien qui eut pourtant peu d’adeptes à Bruxelles. Quant à Spirou, s’il résiste tant bien que mal à Ursula, il croise surtout la destinée d’une jeune juive qui lui offre son premier et dernier baiser, le seul de sa vie bientôt brisée. Spirou ne l’oubliera pas et, lors de la Libération, alors que le bonheur inonde l’air, il est amoureux, seul, déprimé, malheureux à l’idée de « la petite étoile aux yeux en amande » qu’il ne verra plus jamais.