Spirou 75 years

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Date : 23 octobre 2013

Intention – Par cette exposition thématique réunissant le who’s who des illustrateurs, la Maison de l’Image s’associe au 75ème anniversaire de SPIROU. Fidèle à sa tradition, elle en présente une vision impertinente même si au final l’hommage du monde de la communication à notre héros ne pouvait être que vibrant et enthousiaste. Des documents inédits exceptionnels y sont également présentés.

Contenu – La Maison de l’Image invite sur short list une large palette de plus de 200 créateurs. Un chapitre distinct est consacré au monde de Spirou et de ses auteurs. (originaux prêtés par le MOOF (Musée de le Bande dessinée).

Template – Plusieurs templates sont proposés (Spirou & Robbedoes). Chaque participant choisira celui qui lui convient. Il peut également utiliser un autre graphisme de son choix. La seule imposition est la mise en scène du personnage de Spirou en une image (pas de planche bd).

Catalogue – Il est offert gratuitement aux invités du vernissage. Chaque participant sera présent sur une page de catalogue qui sera épuisé à la fin de l’expo devenant ainsi un objet collector. Voir les catalogues des expos précédentes sur notre site.

Normalisation – Encadrement présentation en hauteur. 62 x 40 cm.

Copyrights – La participation implique l’autorisation de reproduction de l’oeuvre dans le catalogue, dans les communiqués de presse, dans les retombées médiatiques, sur Internet, les blogs et sur tous supports pouvant contribuer à la réussite de l’expo. Elle implique également la participation aux invitations futures non encore connues de l’exposition dans d’autres pays. Les copyrights sont d’applications pour les autres lieux d’exposition.

Spirou 75 ans – Seed Factory + Maison de l’Image from Katcha on Vimeo.

06.10.2012

Rares sont les héros de bande dessinée qui, comme Spirou, ont engendré autant de papas. Certes, on sait que derrière la machine industrielle de Walt Disney se cachent nombre de dessinateurs plus ou moins anonymes, et que plus près de chez nous, Hergé, débordé, a fondé ses Studios afin de déléguer les tâches de moindre importance à de plus petites mains. Tout autre semble être le cas de Spirou. Si la paternité biologique revient sans conteste à Rob-Vel, dès ses premières années ils sont plusieurs à se refiler le bébé, Davine (sa femme), Luc Lafnet (un ami proche), Jijé. Si la notoriété de Spirou lui vient de Franquin, qui lui-même a repris le crayon de Jijé, ils seront ensuite une quinzaine à s’en occuper comme autant de pères dévoués, mais provisoires. Mis à part Jijé, Jean-Claude Fournier, Yves Chaland, Frank Le Gall, Emile Bravo, il est intéressant de remarquer que l’on a à faire à des couples mâles (Nic et Cauvin, Tome et Janry, Morvan et Munera, Yoann et Vehlmann, Tarrin et Yann).

Quant à Franquin, il n’a jamais fait de mystère, on sait combien l’aide d’amis scénaristes lui a été précieuse afin de maintenir en vie son gosse adopté qui par ailleurs l’ennuyait. Comment se fait-il que ce gamin ait été si difficile à élever, à animer, à aimer, usant et consommant les tuteurs paternels aussi rapidement qu’il change de chemise ou de costume ? Tout se passe en 1943, quand Spirou a cinq ans. Mobilisé, incapable de veiller sur son enfant, Rob-Vel vend sa création aux éditions Dupuis. L’éditeur achète donc un petit personnage comme on le voit dans les tableaux orientalisants du dix-neuvième siècle représentant un marché aux esclaves. Flairant la bonne affaire, Dupuis le prête. Afin d’en tirer du profit, bien entendu. Rien de répréhensible à cela, cette situation correspond parfaitement à notre Culture du légitime retour sur investissement. Or, c’est là que le bât blesse. Car même si un héros de BD fonctionne à l’air du temps et selon les modes – les exemples ne manquent pas – il reste que l’imaginaire collectif, garant de succès, se construit sur la durée d’un affect auquel on s’identifie.

Spirou, au contraire, s’adapte aux désirs et au bon vouloir, voire aux caprices de celui qui en dispose pour un temps. Ce ne sont pas DSK et Nafisatou Dialo qui nous contrediront. Avec les qualités de groom de Spirou, serviteur que l’on paie en échange de ses services, le ver n’était-il déjà pas dans le fruit ? L’habit faisant le moine, ses pères adoptifs successifs se sont employés à émanciper leur petit de la rigidité de son costume. Peu ou prou, l’armure se délite, au grand désarroi de Rob-Vel, son père biologique, d’ailleurs. Car il y a un problème : on sait que tout héros de Bande dessinée a besoin d’un signe de reconnaissance immédiat, les oreilles de Mickey, la houppette de Tintin par exemple. Comment résoudre ce problème pour Spirou, engoncé de la tête aux pieds dans son costume comme dans une armure ? La solution la plus rationnelle eût été de garder envers et par devers tout son chapeau caractéristique, ou sa rousse tignasse, puisque le signe de reconnaissance se loge le plus souvent vers le haut du personnage, sa tête. Conscients de la difficulté, les auteurs qui défilent testent chaque possible, par exemple Tome et Janry pratiquent la dérision en faisant porter ce costume encombrant par toute la famille, père, mère, etc. Plus près de nous, Schwartz et Yann ont tenté de remplacer le rouge par du vert-de-gris, tandis qu’Emile Bravo lui a prêté pour un temps la chemise et le pantalon de golf de Tintin. Après avoir tout essayé, ou presque, les dessinateurs dans leur ensemble arrivent à cette conclusion simple : le rouge suffit. Où qu’elle soit logée sur son corps, cheveux, veste, pantalon, chaussures, la couleur le définit. Le rouge, plus petit dénominateur commun du personnage depuis sa création. Mais, une couleur est-elle suffisante pour enraciner l’imaginaire collectif ? Peut-on aller plus loin ? Trouver autre chose ? La question reste ouverte, et, comme un défi, attend les propositions des prochains auteurs.

08.10.2012

Spirou, le Journal d’un ingénu marque une rupture dans Les Aventures de Spirou et Fantasio. Car, mis à part la magnifique parenthèse humoristique Le Petit Spirou qui s’amuse de quelques tabous, les différents auteurs sollicités par les éditions Dupuis semblent toujours avoir poursuivi la direction du fantastique et de la science-fiction esquissée à l’époque par André Franquin. Rien de tout cela ici, le jeune Spirou est d’emblée un pauvre petit gars, pupille de la nation, orphelin, peu gâté. Spirou n’a d’autre ressource que lui-même.Il est seul, en charge de réussir ou rater sa vie, se construire, inventer des relations, des amitiés, des amours peut-être, afin de faire ce que l’on attend de chacun de nous : passer le relais à la génération suivante dans de bonnes conditions afin de lui donner toutes ses chances, et si possible, laisser un monde meilleur. Emile Bravo situe l’action juste avant la dernière-guerre mondiale, dans les années 1938-1939, preuve par l’incorporation de Fantasio dans l’armée belge, et le bruit de bottes permanent auquel personne n’a plus vraiment envie de croire puisque l’écho de la grande guerre de 1914-1918 est toujours bien présent… Fantasio, incorporé, aurait ainsi une vingtaine d’années et serait donc né vers 1920.

Spirou, plus jeune, serait-il né en 1924, à Bruxelles, lieu et année de la naissance d’André Franquin ? L’auteur prend là une première liberté avec la vérité historique, Spirou étant officiellement né en 1938 sous le pinceau de Rob-Vel. Mais Emile Bravo a raison, puisque Rob-Vel enfante un gamin qui, à l’époque, est déjà adolescent ! Dès avant de débuter, cette question d’être “en avance”, ou “en retard”, hante ce récit dont le timing serait “jamais au bon moment”. La vie sociale de Spirou commence avec son premier emploi, groom au Moustic hôtel, clin d’oeil à l’hebdomadaire Le Moustique où Spirou fera sa première apparition quelques années plus tard. Socialisé, il devient en porte-à-faux vis-à-vis de l’enfance, du groupe des gamins du quartier dont il assume le rôle de “grand frère”, référence morale pas simple à assumer lorsque l’on entre dans la vie active et que désormais le temps vous est compté. Deux temps opposés se télescopent, car, déjà, sans le savoir, les conflits des gamins sont identiques à ceux des adultes, avec des points de vue aussi légitimes qu’opposés, et tout aussi insolubles – pour autant que l’envie existait de les résoudre, ce qui reste à prouver. Les meilleurs récits tressent ensemble plusieurs niveaux qui interfèrent. Ici, Emile Bravo rend compte de l’inextricable mélange en une seule histoire du travail, de la détente, de l’affect, de la politique, des sentiments privés quand ils se mélangent aux grandes questions collectives, voire les conflits du monde sur lesquels l’individu n’a pas de prise, mais qui le menacent dans le quotidien de sa chair. Si Spirou saute de l’orbite de l’enfance à celle de son travail, il y retrouve rapidement les mêmes problèmes, à ceci près qu’il est immédiatement dépassé par leur ampleur. Groom, porteur de valises, valet, son rôle est d’être disponible instantanément lorsque l’on requiert ses services, car un contrat est un contrat, et l’on ne peut se soustraire pour quelle que raison que ce soit aux engagements pour lesquels on est payé. Spirou, ingénu sur bien des plans, ignore tout des questions de la politique internationale de son temps, alors qu’il fréquente de près quelques acteurs majeurs. Il se contente de leur servir des boissons.

Spirou, ingénu, n’a aucune idée de la complexité des tensions entre les peuples, des rapports de force qui créent les guerres, et n’a pas la moindre idée de ce qui se passe en coulisse, alors que sous ses yeux l’espionnage grenouille. Le groom, larbin, n’a aucune conscience historique. A ses yeux le social se résume au seul rapport de force vis-à-vis des ses supérieurs. La même incompétence – disons-le ainsi – anime la vie sentimentale du jeune ingénu. Elle est délurée, il est timide. Sa collègue soubrette joue avec son coeur, sans qu’il s’en rende compte, sans se douter que la manipulatrice est elle-même manipulée. Du plan strictement privé on passe en un mot, une action, à la géopolitique mondiale. Il faut attendre la fin du récit avant que Spirou apprenne le nom de son aimée et la véritable raison de sa présence au Moustic Hôtel. Il est hélas trop tard, Kassandra est déjà morte alors que le gamin en est à échafauder l’un ou l’autre vague projet sentimental. Quelle doit être sa déception d’apprendre que leur longue balade romantique au bois de la Cambre et la partie de barque au Châlet Robinson étaient un leurre, avec pour seul but que lui tirer les vers du nez ! Spirou quitte rarement son costume rouge, il l’abandonne pour ce qui devrait être “le plus beau jour de sa vie”, les quelques heures en compagnie de la jolie soubrette. Spirou enfile la belle chemise jaune offerte par Fantasio. Et ne remarque pas que, associée au pantalon de golf brun, il ressemble désormais à Tintin. Même la célèbre houppette s’y invite ! Que faut-il penser de l’apparition de Tintin dans la série Spirou sinon la justification d’un crédo politique, Tintin étant évoqué pour ses attitudes “fascistes” ou “héros de la bourgeoisie” ? Et si la maigre bibliothèque de Spirou accueille une des aventures de Tintin et Milou, ce sera Tintin au pays des Soviets.

Tintin, qui est à ce moment embarqué sur L’Ile noire, et dans l’affaire du Sceptre d’Ottokar. Au passage, il faut signaler le clin d’oeil à la fameuse case du marché aux puces qui ne sera dessinée par Hergé qu’en 1943. Spirou-Tintin y achète un atlas géographique et revend le pantalon de golf qui le faisait ressembler au petit reporter. Là, moins naïf, un peu instruit, il pourrait commencer à devenir lui-même. Autre clin d’oeil, le petit Maurice du début du récit qui est une caricature de l’ami De Bevere, mieux connu sous son nom d’auteur, Mooris. Fantasio, qui n’est pas encore l’ami de Spirou, a le don de rater tout ce qu’il entreprend, par excès d’enthousiasme, par débordement. Vrai que pour un paparazzi il manque singulièrement de finesse et de discrétion, d’intelligence surtout. Pour peu, on dirait qu’il est le responsable de l’échec des négociations de paix, et donc responsable à lui seul de la guerre mondiale qui va suivre ! Toujours dans l’instant, incapable de tirer les leçons du passé, incapable de prévoir la portée de ses actes, il serait prêt à faire sauter la planète pour un scoop. Il n’y a qu’une chose qui semble marcher sans vicissitude dans ce récit, l’histoire d’amour entre le couple improbable de la belle et de la bête. Madame Delastre (!) est fine, mondaine, star de la mode, pétrie de bonnes manières ; il est Le Tonnerre de Constantine, champion de boxe qui ne fait aucun mystère de sa virilité pressante. Leur réussite serait-elle due au fait qu’ils se fichent de tout, sinon de s’aimer, s’accoupler comme des bêtes ? L’animalité sexuelle, seuls moments de tendresse, oasis de paix au sein du monde agressant et angoissant de la civilisation ? Ces tourtereaux tellement dissemblables semblent les seuls à comprendre que la vie n’est pas qu’une suite de rapports de forces – au pire mortels – entre individus, entre groupes, entre nations. Ils répondent aux flux de haine par les flux d’orgasmes et de sperme. Ce récit, Le journal d’un ingénu, serait celui des interrogations. Qui est qui ? Qui joue quel rôle ? Qui n’est pas ce qu’il ou elle semble être ? Qui est agent secret ? Pour quelle cause ? Où est la vérité, où est le mensonge ? Spirou, le journal d’un ingénu se veut une rupture par rapport à ce qui le précède, et choisit de raconter un Spirou qui n’aurait pas encore de passé, Spirou avant Spirou.

07.10.2012

Une attention spéciale doit être portée au récent Le Groom vert-de-gris de Schwartz et Yann, car plusieurs constantes relevées dans l’ensemble des Aventures de Spirou depuis ses débuts y sont systématiquement prises à contre-pied, ses paternités plurielles, sa qualité de groom, son habit. Spirou évoque sa mère – qu’il a toujours ignoré – et se raconte orphelin alors que l’on sait la noria de pères adoptifs qui ont pris soin de lui. Sa fonction de groom fait de Spirou un serviteur docile, que l’on paie en échange de ses services. Ici, au contraire, Spirou résiste à l’ennemi, activement, et cache son jeu quoi qu’il lui en coûte, abordant de front les thèmes de la collaboration (une planche entière est consacrée à l’attitude polémique de Hergé sous l’occupation nazie), du marché noir, comment survivre en temps de guerre, trouver de la nourriture, fréquenter l’ennemi, résister et agir sans se compromettre, cirer les bottes sans s’avilir ? Enfin, Spirou troque le rouge vif de son costume contre une livrée vert-de-gris, terne couleur de l’uniforme militaire allemand lors de la seconde guerre mondiale. Même s’il reste roux, et porte parfois une écharpe rouge, le contraste est optimal. Mais, l’imaginaire collectif peut-il s’enraciner seulement dans une couleur ? Se séparer du rouge semble une gageure, en effet, le dessin de couverture de l’album montre un Spirou vert-de-gris fort opportunément accroché au drapeau nazi, rouge. La guerre terminée, Spirou n’a rien de plus urgent que troquer son costume vert-de-gris contre son ancien et fier et classique costume rouge, déclarant “Je ne serai plus jamais le larbin de personne”. Comme Spip, on aurait aimé oser le croire, et espérer que l’avenir lui donne raison. Tout original et grave qu’il soit, ce récit est aussi une série de clins d’œils destinés à faire se délecter les anciens, voire les premiers lecteurs de la série. Ainsi, au détour d’une case, à la Libération, on aperçoit une statue érigée en l’honneur d’André Franquin dans la force de l’âge alors qu’il n’a que vingt ans à ce moment, et n’a pas encore dessiné le moindre Spirou, encore moins conçu le marsupilami qui l’accompagne pourtant à cet hommage. C’est dire que ce récit qui se veut ancré dans un moment précis de l’Histoire n’hésite à aucun moment à prendre toute liberté vis-à-vis de la vérité historique, à mélanger l’instant à ce qui viendra après et ce qui venait avant (sur le tank, en 1945, il est écrit “Obama” !). Ainsi, cette case du marché aux puces en réfère à celle dessinée par Hergé dans Le Secret de la Licorne en 1942, on y voit Hergé, en compagnie de Jacobs, en train de dessiner tandis qu’Aristide Filoselle lui fait les poches, allusion à un autre épisode du même récit. Il n’est pas nécessaire d’avoir la moindre culture de la bande dessinée pour apprécier cette image, car elle s’inscrit parfaitement dans la déroulement narratif. Mais, tant qu’à faire, autant la gorger de détails en autant de clins d’oeil. Et, il en va ainsi du début à la fin du récit, moult références à la bande dessinée ancienne ou actuelle s’y trouvent (ainsi le pilote l’Anglais Rod Nickwell), qu’elles soient personnages (Tintin et Milou et quelques personnages d’Hergé, Lambic et ses amis, Tif et Tondu, Blondin et Cirage, Buck Dany…), ou détails perdus au fond du décor (rues Robert Velter, Davine, Joseph Gillain, impasse Munuera, le concierge Fournier, les biscuits nantais Yoann et Vehlman, J. Henri – Janry -, le scotch Loch Lomond, une enseigne au nom de Rosy, une affiche de théâtre dédiée à Roba, Jean Doisy, Raymond Leblanc, etc., le petit Maurice qui est une caricature de l’ami De Bevere, mieux connu sous son nom d’auteur : Mooris). La liste est longue. On lit donc cette histoire à plusieurs niveaux, un de ceux-ci étant la recherche de ces petits cailloux référentiels que les auteurs ont discrètement disséminés sur la route du lecteur. Un des autres plaisirs de la lecture du Groom vert-de-gris réside en l’intrusion en cet épisode de personnages, de lieux, de situations des premiers Spirou dessinés par Franquin, créant ainsi un pont naturel entre les histoires anciennes et celle que l’on a sous les yeux. Ici encore, dresser la nomenclature n’est jamais certain d’être achevé. Notons, pour l’exemple, le Moustic hôtel, référence à l’hebdomadaire Le Moustique où Spirou fera sa première apparition ; Poildur, et son rat Mieckeijske (petit Mickey en bruxellois), moins lâches et univoques que dans l’histoire racontée par Franquin ; Glu-Glu, la zazou, dont le nom francisé évoque celui de Seccotine ; Radar le robot et son maître, le professeur Samovar, résistant, dont les qualités de savant ne peuvent être mises en doute puisqu’il jure d’un “nom d’un boson de Higgs” prémonitoire avant qu’il devienne aussi fou que paranoïaque. Le château délabré de Chahutemont existe longtemps avant que Franquin en révèle l’existence, tout comme le lieu-dit de Grassebique, et le village de Poussigny. L’histoire fourmille de vocabulaire que seuls les Bruxellois peuvent comprendre, et que l’on trouvait déjà – parfois – chez Hergé, “chocottes”, “delata jactaest” comme latin de Bruxelles, “snotneus”, “dikkeneus”, “smeirlap ou smeerlap”, “stoemp”, “brol”, “choesels”, “platzak”, “il était krot de toute façon”, “Bossemans et Coppenole”, “caricoles”, “Gotfermilliard ou Godvermilliard”, “gotfermdoume”, “zievereer”, “saute plutôt dessus ton clou, fiske, et ramène de quoi knabbeler”, “Krompyrknabbeleers”, “fourt”, “snul”, “Kastar”, “y fait aussi noir que dans le zwarte zak d’un pei du Congo”, etc. Avec une erreur tout de même (mais peut-être est-elle volontaire, pour faire sourire les initiés), un bollewinkel n’est pas une confiserie typique, mais un “magasin de boules” – de bonbons. De même, si le Herve rouge est bien un fromage belge de la région de Liège, on ne peut pas dire qu’il soit redoutable, pas davantage au petit déjeuner que le Maroille des Ch’tis. Quelques jeux de mots cachés ponctuent le récit, comme le nom des villages de Geuzelambeek et Zwanzebeek, et d’autres sont des trouvailles dignes de San Antonio, comme “être transformé en cornet de Fritz”, parler de “hot-boche” lorsque les nazis se font griller, la délicieuse “Sur le front russe, les orgues de Staline, les chars T-34, la vodka et les balalaïkas font des ravages”, “cette forte tête fait de son nez en se faisant tirer les oreilles”, “il a l’air aussi gai qu’une betterave par temps de pluie”, “ça tremble ferme”. Et puis, ça et là quelques calembours et contrepèteries comme “sottes à birer”, “un kilotrouille plus tard”, “Moi, vous bosner ? Mais non ! Tas du pou”, “J’ai bout touffé mon bacol de rahengs”. Gardons pour la fin les réinventions linguistiques d’IBM, devenant “Innovation Bureautique Moderne”, ou “Imbécillité Bien Manigancée” ce qui rappelle Le Prisonnier du Bouddha avec le “Générateur Atomique Gamma ou GAG, dont les possibilités sont propres à bouleverser certains postulats scientifiques”. Ceci pour dire que cette nouvelle aventure de Spirou, “ce groom extrêmement résistant” est autant à regarder qu’à lire, simultanément, et qu’il trouve là l’essence des meilleures bandes dessinées. Comme en chimie, tous les bons scénarios du monde s’écrivent à partir de quelques éléments simples, et seules les doses réciproques varient dans les relations entre pouvoir, secret, sexe, argent. Car le sexe est présent lui aussi dans Le Groom vert-de-gris. Dès le début, on comprend que Ursula Chikengrüber, “une souris grise qui a du chien” est des plus entreprenantes vis-à-vis des jeunes mâles qui croisent son chemin, et réussira au moins une fois à s’offrir Fantasio. La fin du récit la montre d’ailleurs en train de se battre avec Glu-Glu afin de se disputer le lit du meilleur ami de Spirou. Evocation du sexe encore quand Glu-GLu, la délurée, n’a de cesse de se faire emmener au plus vite dans la chambre de son Fantachou chéri. Glu-Glu, par ailleurs, fait références aux Zazous, mouvement parisien qui eut pourtant peu d’adeptes à Bruxelles. Quant à Spirou, s’il résiste tant bien que mal à Ursula, il croise surtout la destinée d’une jeune juive qui lui offre son premier et dernier baiser, le seul de sa vie bientôt brisée. Spirou ne l’oubliera pas et, lors de la Libération, alors que le bonheur inonde l’air, il est amoureux, seul, déprimé, malheureux à l’idée de “la petite étoile aux yeux en amande” qu’il ne verra plus jamais.