Bara & Friends

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Selon l’étymologie l’explorateur est celui qui parcourt et rend compte d’un pays mal connu. Si l’on ne tient compte que du monde occidental récent, Max appartiendrait au club restreint où se côtoient Marco Polo, Christophe Colomb, James Cook, Livingstone et Stanley, Robert Peary, Charles Lindbergh, Amélia Earhart, Edmund Hillary, Yuri Gagarine, Neil Armstrong et Buzz Aldrin. Chacune de ces légendes se caractérise par le paradoxe d’allier un rêve peu raisonnable à l’intendance la plus pointue. Pas d’exploration possible sans planification et la collaboration de tout une équipe, voire le support de toute une nation. A moins que l’on comprenne le mot dans un sens moderne, métaphorique, comme l’on dit explorer les plaisirs de la cuisine ou des sens, voire plus prosaïquement encore explorer les folders des supermarchés ou le catalogue Ikéa. Ce serait de cette époque de dévaluation du sens des mots que Max l’explorateur témoigne. On y trouverait confirmation dans le nom même de « Max », diminutif de Maxime ou Maximilien, issus de « maximus », superlatif de « magnus », le plus grand, les six lettres et syllabes d’une image collective dense se réduisant aux trois petites lettres de l’affectueux prénom. Max serait ainsi l’intuition moderne d’une langue régie par l’apocope, qui veut aller vite, suggérant un maximum en un minimum de signes. Ce serait aussi de cette redéfinition contemporaine de l’usage des mots et des signes que Max l’explorateur rendrait compte.

Cette exposition est l’occasion de rassembler les dessins de mon père qui me sont particulièrement chers, ceux de ses débuts dans la presse comme dessinateur humoriste, et ceux de Max l’Explorateur, qui a parcouru les journaux du monde pendant de nombreuses années. Merci David Merveille de m’avoir guidé jusqu’ici, pour la foule de tes conseils éclairés qui m’ont permis de sortir de leurs caisses ces montagnes de dessins, et d’en faire quelque chose aujourd’hui. Merci à Johnny Bekaert, Michel Michiels, Vincent Baudoux pour leur enthousiasme et leur accueil sympathique. Merci à tous ceux qui ont répondu à notre invitation, c’est un très beau choeur de talents riches et variés, à l’image d’un monde que Max continuera toujours à parcourir. Cet évènement convivial aurait surement beaucoup plu à mon père. Timide, il redoutait les cérémonies officielles, et préférait porter ses décorations honorifiques sur son pyjama.

« Le gag muet recèle un avantage énorme : quelle que soit la langue de publication il n’a pas besoin d’être traduit. Ce fait à lui seul n’explique pas qu’au faîte de sa gloire Max l’explorateur ait été publié dans quarante quotidiens, pendant quarante ans, partout dans le monde. »

« Bara s’inscrit dans le contexte historique et culturel de l’époque, l’âge d’or du dessin humoristique qui a rendu populaires les oeuvres de Sempé, Chaval, Bosc, Desclozeaux, Ungerer, Jacques Tati, Pierre Etaix, Samuel Beckett, voire le clown Grog qu’il aimait particulièrement. Guy Bara a dessiné près de dix mille gags en quarante ans. »

« Aucun « style » ne définit ce dessin a priori, c’est pourquoi on y trouve autant les rondeurs du nez et du menton que les angles aigus des genoux ou des chaussures. Il y a une seule règle à respecter, la même qui régit les Peanuts de Schulz (dont il est voisin sur bien des points) : être lisible quel que soit le format d’impression. »« On voit souvent Max s’interroger face à de bizarres traces (de pas) sur le sol, des indices qui deviennent autant de pistes d’une prochaine rencontre avec l’altérité. Exactement ce que fait Bara l’explorateur lorsqu’il dessine Max l’explorateur. Ce qu’ils explorent tous les deux, finalement, bien davantage que d’autres pays, d’autres cultures, d’autres coutumes, est un principe narratif, le système même du gag sans paroles. »

Extraits de Max L’explorateur par Vincent Baudoux juin 2011

Selon l’étymologie l’explorateur est celui qui parcourt et rend compte d’un pays mal connu. Si l’on ne tient compte que du monde occidental récent, Max appartiendrait au club restreint où se côtoient Marco Polo, Christophe Colomb, James Cook, Livingstone et Stanley, Robert Peary, Charles Lindbergh, Amélia Earhart, Edmund Hillary, Yuri Gagarine, Neil Armstrong et Buzz Aldrin. Chacune de ces légendes se caractérise par le paradoxe d’allier un rêve peu raisonnable à l’intendance la plus pointue. Pas d’exploration possible sans planification et la collaboration de tout une équipe, voire le support de toute une nation. A moins que l’on comprenne le mot dans un sens moderne, métaphorique, comme l’on dit explorer les plaisirs de la cuisine ou des sens, voire plus prosaïquement encore explorer les folders des supermarchés ou le catalogue Ikéa. Ce serait de cette époque de dévaluation du sens des mots que Max l’explorateur témoigne. On y trouverait confirmation dans le nom même de « Max », diminutif de Maxime ou Maximilien, issus de « maximus », superlatif de « magnus », le plus grand, les six lettres et syllabes d’une image collective dense se réduisant aux trois petites lettres de l’affectueux prénom. Max serait ainsi l’intuition moderne d’une langue régie par l’apocope, qui veut aller vite, suggérant un maximum en un minimum de signes. Ce serait aussi de cette redéfinition contemporaine de l’usage des mots et des signes que Max l’explorateur rendrait compte.

Et donc, pour éviter ces spéculations et les soucis liés à l’usage de la langue, Max l’explorateur ne parle pas ou peu, il n’écrit pas ou peu. Pourtant, quelques rares gags basés sur la parole ou l’écrit existent, qui renseignent eux-aussi de la difficulté de communiquer. Ainsi lorsqu’un bandit asiatique pointe son arme, Max vérifie d’abord dans le dictionnaire le sens des paroles. C’est seulement après qu’il lève les bras. Non seulement Max ne comprend pas les mots, et la plupart de ses rencontres virent à l’incompréhension. Max l’explorateur, handicapé relationnel ? Et si c’était ce qui nous fait sourire ? Un autre gag montre Max se faire disputer par sa compagne. Elle continue ses reproches alors qu’il est englouti dans les entrailles d’un boa, soit un autre exemple de cécité à la relation, au langage des corps, sans le moindre son, le moindre mot.  Si les mots parlés ou écrits sont rares chez Max l’explorateur, ils le sont aussi dans le champ des onomatopées. Peu de « Crac », « Boum », « Hue », et même quand Max fait de la musique, ou chante, aucun indice n’y renvoie. Voilà peut-être pourquoi Guy Bara n’abordera la bande dessinée que bien tard, quand il atteint la quarantaine. C’est à ce moment que la bédé cesse d’être une maladie honteuse pour devenir un des étendards culturels des années 1960, qu’il faut en être pour surfer sur le tsunami du succès, les chiffres de vente étant le plus convaincant des aiguillons. Mais la bande dessinée suppose des récits de longue durée qui conviennent peu à Bara. Qu’importe, les amis Maurice Rosy et Vicq lui fourniront des scénarios. Le gag muet recèle un avantage énorme : quelle que soit la langue de publication il n’a pas besoin d’être traduit. Ce fait à lui seul n’explique pas qu’au faîte de sa gloire Max l’explorateur ait été publié dans quarante quotidiens, pendant quarante ans, partout dans le monde, car si le propos n’excite pas l’intérêt du public, il est vain d’essayer. Disons que cela enlève une difficulté. Encore faut-il être capable de capter l’attention de lecteurs de langues et de cultures différentes. Ce qui implique que la série parvient à toucher quelque chose au coeur de l’âme humaine.

Il serait vain de recenser les contrées où Max s’est rendu puisque dans bien des cas l’endroit est imaginaire. Plutôt une une évocation. Ainsi lorsque Max dit son amour à la belle, les cactus du décors font penser que l’on se trouve dans un désert d’Amérique centrale. Hélas, plutôt que céder aux chants de sirène du bonhomme, le fille se met à rêver d’un ailleurs, Venise. La chute du gag montre Max qui exauce son voeu, apparaissant dans une gondole, en fait une pirogue déguisée et portée par des Africains. Trois continents sont rassemblés en un seul lieu (1). Un autre gag montre une danseuse du ventre qui se déhanche avec langueur. La dernière image montre qu’elle n’était qu’un tatouage sur le ventre d’un gros moustachu. Souvent, et pour autant que la compréhension du gag ne le nécessite pas, il est impossible de localiser le lieu de l’action, sinon de manière générique, une plage, une forêt, une montagne, une île déserte au milieu de l’océan… Et si la chose n’est pas indispensable il n’y aura pas d’indication du tout. Le thème de l’île déserte au milieu de l’océan est l’objet de plusieurs gags parce que, perdue au milieu de nulle part, elle est un non-lieu par excellence. On connaît l’angoisse de la page blanche tant redoutée par les écrivains ou les dessinateurs. L’île – ou le désert, autre lieu favori de Bara – serait la métaphore (une image, au sens littéral) de la condition de l’auteur qui se demande comment faire pour peupler ce vide ? Encore faut-il trouver une idée. Souvent elle arrive d’un événement extérieur comme ce panache de fumée à l’horizon. Max en est heureux, on vient le sauver de sa solitude. Nenni, il s’agit d’un bateau-jouet, ou d’un autre naufragé fumant le cigare, de n’importe quoi de fumant. Logique, même si la chute du gag n’est pas ce que le lecteur (ou Max) attendait, supposait, prévoyait, espérait. Lorsque Max tombe dans un égout à Paris, il en ressort aussitôt… mais en Chine. Il s’est donc passé une mutation, inexplicable, instantanée, le passage d’un ordre à un autre. La logique veut que l’écho vous revienne, déformé certes, mais toujours de nature identique. Aussi, lorsque Max tire un coup de feu à la vallée des trente-six échos, il est à la fois absurde et normal que trente-six projectiles lui soient renvoyés illico. On s’attendait au bruit, et l’on reçoit des cartouches. Rien ne l’explique. L’imprévisible, la créativité et la diversité dans la nature, dans le processus de la vie, n’est pas autre chose. Elle essaie tout. Et si là se trouvait l’essence du gag ?(1) Henri Filippini, dictionnaire encyclopédique des héros et auteurs de BD, volume 1, page 429, Opera Mundi, Grenoble, 1998.

Bara s’inscrit dans le contexte historique et culturel de l’époque, l’âge d’or du dessin humoristique qui a rendu populaires les oeuvres de Sempé, Chaval, Bosc, Desclozeaux, Ungerer, Jacques Tati, Pierre Etaix, Samuel Beckett, voire le clown Grog qu’il aimait particulièrement (2). Guy Bara a dessiné près de dix mille gags en quarante ans. Est-il humainement pensable que l’auteur ne se soit jamais senti en panne d’inspiration, ou conscient de l’une ou l’autre inévitable baisse de régime ? Au moins, le dessinateur de presse ou le dessinateur sportif (qu’il a été au début de sa carrière) trouve sa matière première dans l’actualité. Max est toujours seul en scène, sans animal de compagnie, sans comparse, sans personnages secondaires récurrents qui auraient pu laisser souffler l’artiste. Quarante années de solitude quotidienne à devoir trouver autre chose. L’exercice est difficile, voire impossible. La meilleure arme de Max, finalement, est une certaine inconscience. On le dit stoïque alors qu’il ne se rend compte de rien autour de lui, en inadéquation vis-à-vis de la réalité. Or Max est adulte, il devrait avoir de la mémoire, de l’expérience, tandis qu’il agit comme un gosse, inexpérimenté, émerveillé de chaque nouvelle rencontre. Max est l’innocence qui découvre, qui va guilleret à la chasse aux papillons et capture dans son filet autant de choses qu’il peut en contenir ou que le hasard met à ce moment sur son chemin. Cette danse de Max chassant les éphémères est pareille à celle de la main de Bara qui dessine. On n’insiste jamais assez sur les particularités du dispositif graphique et la relation intime qu’il entretient avec les images, comme si c’était le dessin qui induisait les contenus. Max poursuit l’objet de sa fantaisie (l’image-papillon) sans se soucier des obstacles, il s’adapte instantanément au terrain, saute, court, vire à gauche, à droite, saute encore, prend ou perd son élan, fait demi-tour, tourne en cercles, etc. Le dessin poursuit le bon signe, celui qui – comme le gag – aurait tendance à ne pas se laisser attraper. Les pieds de la danseuse, comme la main de Bara ne connaissent que la surface, ici le parquet, là le mur opaque de la feuille blanche. L’été, nous voyons parfois ces insectes dont les pattes reposent sur l’eau calme des mares en laissant quelques légers cercles concentriques. Ils flottent au mépris des lois de la physique qui régissent les corps à notre échelle de perception. Le pinceau gorgé d’encre de Bara flotte et rebondit ainsi laissant derrière lui quelques traces humides d’encre noire sur le papier. Cet attrait de la surface explique son amour pour les représentations qui n’utilisent jamais la perspective au sens académique du terme. Le lointain n’y est jamais que suggéré. Bara organise son espace avec la même intensité pour les détails du fond que ceux de l’avant-plan. Chaque signe, quel que soit son rang, personnage principal ou décors, est évoqué à partir du même régime graphique, cette petite fleur accessoire dans un coin vaut autant que la mimique expressive de Max au centre de l’image. Voilà peut-être pourquoi Bara rechigne à utiliser la couleur. En effet, cette dernière instaure une hiérarchie perceptive, certaines avancent tandis que d’autre reculent. En ne travaillant qu’en noir et blanc il fait l’économie de ces différences de profondeurs visuelles. La profondeur rebute Bara au point que ses idées visuelles on tendance à s’étirer latéralement, une image en devient deux, ou trois, en autant de cases, ou une seule panoramique (d’où quelques gags à propos de cou de girafes, de serpents ou de trompes d’éléphants, etc.). Il faut voir comment il aligne ces signes évocateurs de plantes en longues horizontales qui traversent l’image. Aucun « style » ne définit ce dessin a priori, c’est pourquoi on y trouve autant les rondeurs du nez et du menton que les angles aigus des genoux ou des chaussures. Il y a une seule règle à respecter, la même qui régit les Peanuts de Schulz (dont il est voisin sur bien des points) : être lisible quel que soit le format d’impression ou la qualité du support. Ce type de dessin se pense d’abord selon les exigences de la reproduction imprimée de l’époque. Guy Bara a dix-sept ans lorsque la seconde guerre mondiale éclate. Auparavant, son père était diplomate en poste en Lettonie, à l’époque république soviétique. Il a donc été élevé dans le monde feutré des ambassades, parmi les codes, les manières, l’apparence, il a appris que la vie, les relations et le langage sont un théâtre sans fantaisie, sans exploration d’aucune sorte. Mais il y a aussi appris à devenir citoyen du monde, conscient de la relativité des cultures, de l’étranger, de l’étrange. On dit que l’adolescent se passionnait pour l’archéologie, au point d’y envisager une carrière en s’inscrivant aux cours à l’université de Louvain. Archeo-logos, la science des choses anciennes, spécialité des arts et monuments antiques, soit une affaire de mémoire collective. Or, le dessin d’humour se méfie des souvenirs exhumés lorsqu’ils brident l’imagination, ce présent qu’il faut inventer. On voit souvent Max s’interroger face à de bizarres traces (de pas) sur le sol, des indices qui deviennent autant de pistes d’une prochaine rencontre avec l’altérité. Exactement ce que fait Bara l’explorateur lorsqu’il dessine Max l’explorateur. Ce qu’ils explorent tous les deux, finalement, bien davantage que d’autres pays, d’autres cultures, d’autres coutumes, est un principe narratif, le système même du gag sans paroles.

(2) De nombreux ouvrages en rendent compte, on s’y référera.